Le sujet agricole nous tient particulièrement à cœur à l’agence, nous accompagnons des grandes marques du secteur depuis plusieurs années. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les agriculteurs et tous les passionnés de nos terroirs sont très présents et très engagés sur les réseaux sociaux. A l’instar d’un supporter de football chacun a, par exemple, une marque de machines favorite dont il porte fièrement les couleurs (nous sommes fidèles au jaune et bleu !).

Ces dernières années, une véritable communauté s’est créée sur les réseaux sociaux autour des sujets agricoles avec des personnalités engagées pour faire découvrir les métiers, les machines, les temps forts de l’année, à des communautés toujours plus importantes et engagées. Parmi ces agriculteurs youtubeurs, Thierry Agriculteur d’Aujourd’hui fait partie des précurseurs. Nous avons eu le plaisir d’échanger longuement avec lui pour revenir sur son double métier d’agriculteur youtubeur et ce que cela implique en termes d’organisation, d’emploi du temps, de production de contenu et de collaboration avec les marques du secteur.

Thierry est un agriculteur engagé pour la reconnaissance d’un métier encore trop souvent sujet aux idées reçues négatives. Il revient avec nous sur l’ensemble de ses projets actuels et futurs, dans les bottes de ceux qui nous nourrissent.

Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ?

photo Thierry BaillietBonjour à tous, je m’appelle Thierry Bailliet, je suis agriculteur et je travaille dans l’exploitation familiale à Loos en Gohelle dans le Pas-de-Calais depuis toujours. J’ai repris la ferme de mon père, de mon grand-père, une histoire de famille depuis 12 générations connues. Nous avons même retrouvé des traces d’une famille Bailliet qui travaillait la terre vers 1500 dans la commune. Nous travaillons sur des productions classiques comme la pomme de terre, la betterave ou la carotte. Je suis aussi très impliqué dans la Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole (CUMA) locale.

Comment en es-tu arrivé à créer la chaîne YouTube et le site internet Agriculteurs d’Aujourd’hui ?

J’ai pris conscience de la puissance d’internet quand mon fils a été harcelé à l’école, ça m’a vraiment secoué et j’ai voulu lancer l’alerte et prendre la parole. Ensuite, j’ai été le premier face caméra à expliquer le métier d’agriculteur. À l’époque, il existait bien quelques vidéos promotionnelles ou plus amateurs avec des jolis paysages et de la belle musique, mais j’ai été le premier à présenter mon activité quotidienne en ligne dès octobre 2013.

On ne va pas se mentir, ça a mis beaucoup de temps à prendre, puis doucement ça s’est mis en route, et d’autres agriculteurs s’y sont mis aussi. On est passé de quelques ovnis à véritable mouvement. Et petit à petit tu te fais connaître, tu te balades sur des salons et commence à te reconnaître et à te proposer des collaborations. Je n’avais au départ pas du tout d’objectif de monétisation : je voulais montrer mon métier et c’est tout.

Depuis, mon épouse et mon fils m’ont rejoint sur l’exploitation. De mon activité extérieure dans les CUMA j’ai gardé l’envie d’aller voir ce qu’il se passe autour de moi et de travailler avec d’autres personnes. J’ai voulu découvrir l’expérience des autres agriculteurs et en faire profiter le plus grand nombre. J’ai même écrit un bouquin ! Je suis nul en orthographe, être auteur et édité pour moi c’était inatteignable, mais je me suis lancé et je l’ai écrit, c’est une grande fierté.

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Une communauté agricole très active sur les réseaux sociaux

Aujourd’hui il y a une véritable communauté agri très active sur les réseaux sociaux, tu peux nous en dire un peu plus ?

Sur YouTube ça a évolué forcément avec l’arrivée de nouvelles personnes. Les plus jeunes arrivent maintenant en expliquant directement qu’ils ont des agents et qu’ils le font comme un business. Quand j’ai commencé, je n’aurais jamais pu imaginer que ce soit possible dans l’agriculture.

Agricoolteur ou le vigneron sur TikTok, on voit qu’ils ont des codes un peu différents, qui correspondent bien à cette nouvelle génération qui passe ses soirées sur les réseaux plutôt que devant YouTube ou la TV. Ils le font très bien !

@agricoolteur

♬ Comptine d’un autre été: l’Après-midi (from « Amélie ») – Jacob’s Piano

Moi par contre, je suis à l’aise sur Youtube, mais les autres réseaux c’est plus difficile, ce n’est pas ma génération et je n’ai pas ce réflexe là. Il y a une grosse évolution vers des communautés plus grand public ce qui est une bonne chose pour faire découvrir nos métiers et leurs réalités.

En parlant de communautés, que peux-tu nous dire de la façon dont tu t’engages avec tes abonnés ?

YouTube n’est pas le plus impressionnant en termes de volume de commentaires, mais globalement ce sont principalement des professionnels. Ce n’est pas toujours évident parce que j’ai pas une tranche d’âge plutôt jeune (24-44) par rapport à d’autres, et ceux qui laissent des messages ce sont les moins de 34 ans. Quand je vais sur des salons je rencontre des personnes plus âgées qui regardent, qui me reconnaissent, mais ils commentent peu en ligne, ce n’est pas dans leurs pratiques. Ça limite parfois un petit peu les échanges. Lors du RDV agri, qui est diffusé en direct sur Youtube et Facebook, il y a plus d’interactions sur Facebook que Youtube par exemple.

J’apprécie échanger aussi dans l’autre sens, en posant des questions dans mes vidéos, et là ce sont mes abonnés qui m’aident ! Pour des problèmes techniques ou des conseils sur des nouvelles plantations, il y a un vrai échange de bons procédés et tout le monde est là pour apprendre et s’apprendre de nouvelles choses.

Aujourd’hui comment allier le métier d’agriculteur et la production des vidéos ?

Je suis double actif, dans l’agriculture on a souvent 2 métiers, pour moi le 2ème est dans la vidéo. J’adore la tech, je ne suis pas un professionnel mais j’ai quelques bases notamment en terme de montage. Pour sortir une bonne vidéo les basiques sont toujours les mêmes : il faut que le son soit bon, que l’image soit correcte et il faut aller à l’essentiel au moment du montage.

Pour le reportage de 52 minutes par contre on y a passé des heures et des heures car je voulais vraiment un produit fini de qualité. Un jeune freelance Guillaume, aujourd’hui en BTS audiovisuel, me donne des coups de main sur les plus gros projets, ça me fait gagner du temps. Il est lui aussi passionné, c’est une super dynamique.

J’ai aussi testé le format audio, mais l’audience que j’ai est sur Youtube donc je l’enregistre en direct sur Youtube et il est disponible ici également. Il y a toujours quelques centaines de téléchargements par épisode en format podcast, mais ça a du mal à décoller pour l’instant.

De toutes ces rencontres tu as tiré des épisodes passionnants pour ta chaîne Youtube (on vous recommande notamment la vidéo avec Le vigneron de TikTok et Yannick Jauzion, pour les amateurs de rugby), c’est quoi la prochaine étape ?

De ces visites j’ai tiré des reportages que vous pouvez voir sur la chaîne, mais aussi un documentaire de 52min. Le format est moins facile à diffuser, je l’ai proposé lors des Journées Nationales de l’Agriculture pour nourrir le débat car l’agriculture mérite d’être expliquée par ceux qui la font. Cela permet d’ouvrir des discussions sur le métier, son évolution et pour combattre la mauvaise presse qui est souvent faite autour de l’agriculture et de ses pratiques. Nous en avons vraiment besoin.

J’ai aussi lancé une nouvelle chaîne AgriTechTV. Comme j’ai des contenus plus grand public et d‘autres plus techniques, ça me permet de différencier un peu les deux et de développer les deux aspects. Ça n’a pas pris autant que je l’espérais pour l’instant car je suis un peu moins connu pour ça, mais je ne désespère pas de trouver le bon format.

Les marques agricoles s’intéressent à ces “nouveaux” relais auprès des agriculteurs, comment travailles-tu avec elles ?

Assez vite, des sociétés sont venues me voir en me disant “Thierry on aime beaucoup ce que tu fais, tu ne veux pas faire une vidéo avec nous ?”. Michelin a trouvé le ton et le format sympa, ça fait partie des premières choses que j’ai faites en partenariats, depuis ça a beaucoup évolué.

Lorsque que j’échange avec une marque, il faut que le contenu qui sort permette à un agriculteur ou au grand public d’apprendre quelque chose. Si c’est pour vanter les mérites d’un produit X par rapport à un produit Y, ça ne va pas me convenir et ce n’est pas intéressant non plus pour mes abonnés. J’ai toujours gardé cette ligne là en disant : il faut que j’ai l’impression de faire avancer les choses.

Bien sûr, cela dépend aussi des types de produits ou de services : présenter de la machine c’est facile, mais quand je veux parler d’un produit phytosanitaire c’est plus compliqué. Avec New Holland lors du dernier RDV Agri en live sur Youtube par exemple, c’était intéressant parce que très orienté produit, les retours ont été très bons en volume et en qualité, c’était une bonne expérience.

Je fais régulièrement des sondages et il ressort que 1 à 2% de mes abonnés disent “tu fais trop de contenus sponsorisés”, 10% disent “j’ai remarqué mais pas de souci”, et la grande majorité n’a soit pas remarqué du tout ou s’en fiche parce que ça leur apprend des choses et que ça leur convient.

Il y a encore des marques qui ont du mal à imaginer une collaboration de cette façon, sans imposer leurs éléments de langage. Dans ce cas là je leur dis : je ne vais pas mettre le blouson, le tee shirt et la casquette à l’écran et faire homme sandwich, c’est contre productif.

Mais la recommandation fonctionne, c’est certain. Sur un salon un gars est venu me voir, on a discuté un petit peu, il m’a dit “j’ai vu que tu avais essayé le nouveau tracteur de la marque X, tu en avais l’air content, ça m’a décidé et je l’ai acheté”. C’est pas tapageur, c’est qualitatif. Avec d’autres c’est plus compliqué.

Des vidéos pour se rapprocher de ceux qui nous nourrissent

Tu es engagé pour la mise en lumière des agriculteurs et de leurs pratiques au quotidien, au-delà des idées reçues, comment ça se traduit dans tes contenus ?

En effet, il y a encore beaucoup d’idées reçues autour de notre profession, on a encore beaucoup de choses à faire avancer. C’est vrai au sein de la communauté agricole mais aussi dans ce que l’on communique au grand public. Sur des sujets comme l’éolien, méthanisation, nous devons entrer dans la réflexion et le débat public pour faire entendre nos voix.

Je me suis vite rendu compte que j’avais surtout des abonnés, viewers, auditeurs, dans le milieu agricole, ce qui est une bonne chose pour le partage d’expérience, mais cela limite les interactions avec le grand public.

Même si j’aide les agriculteurs à évoluer dans leurs pratiques, je veux aussi contribuer à améliorer l’image de l’agriculture et des professionnels du secteur. C’est pour cela que je multiplie les initiatives sur la chaîne Youtube mais aussi via le livre, les documentaire et tous les autres projets Agriculteur d’Aujourd’hui.

Pour aller plus loin tu t’es lancé dans un projet un peu fou que l’on a déjà évoqué rapidement, c’est “Dans les bottes de ceux qui nous nourrissent”, qu’est ce que c’est concrètement ?

C’est parti du constat que l’on ne donne pas assez la parole aux agriculteurs sur des sujets majeurs, alors que ce sont eux qui nous nourrissent, c’est une vraie responsabilité !

J’ai donc tourné et monté le documentaire, un reportage complet de 52min au cœur des différents terroirs de nos régions, au contact de mes confrères agriculteurs. Je veux que ce soit un outil (mis en avant pour les journées nationales de l’agriculture) de discussion et de débat. Pour faciliter la diffusion et les échanges nous avons aussi travaillé sur version courte de 20min : le but c’est de faire discuter et échanger.

Dans la continuité nous travaillons sur le “Tinder des agriculteurs”, pour reconnecter le grand public avec ses agriculteurs. Les vidéos et les réseaux sociaux c’est très bien mais ce n’est pas suffisant : pour se reconnecter il faut se rencontrer. Avec cette application nous voulons donner les moyens au grand public de recenser les portes ouvertes et moments d’échanges proposés sur le territoire près de chez eux ou de leurs lieux de vacances. Pour les agriculteurs cela permet de le faire savoir, et si ils veulent proposer une expérience un peu plus complète ils peuvent faire payer et réaliser une transaction directement depuis l’app.

C’est un peu le Airbnb des voyages pédagogiques à la ferme. Est-ce que ça sera utilisé ? Pour l’instant on ne sait pas, le financement participatif c’est toujours un peu compliqué, mais on y croit et on fait tout pour que cela contribue à ouvrir le débat et à rapprocher les agriculteurs du reste de la population.